Les Cahiers Maurice Ravel / n°19 - 2017 - Séguier

Les Cahiers Ravel ont été fondés en 1985 à l'initiative de la Fondation Maurice Ravel. Confiés à des spécialistes de renom international, les Cahiers Ravel préfèrent éviter les études trop générales pour privilégier les documents : correspondances inédites, photographies, actes officiels divers, tous commentés d'un point de vue exclusivement biographique et historique. De loin en loin, les Cahiers Ravel publient des recherches ponctuelles sur des domaines négligés : Ravel et la musique (et la langue) basque, Ravel et Riciotto Canudo, l'affaire de la légion d'Honneur, etc. Les Cahiers Ravel rendent compte, en outre, des documents passés en ventes publiques, de l'évolution de la discographie et de la bibliographie. Le rythme de parution est d'environ un numéro par an.

 
Sommaire du n°19 :

Éditorial

« Charles Dutoit, la maîtrise du savoir-faire » - par Jean-François Monnard
« Vlado Perlemuter ou la transmission en héritage » - par Olivier Mazal
« Souvenirs de mon maître Vlado Perlemuter » - par Junko Okazaki
« "Ma charmante et parfaite interprète." Henriette Faure (1904-1985), pianiste » - par Frédéric Gaussin
« Édouard Ravel. Un peintre à redécouvrir » - par Philippe Junod
« Ravel-Debussy. Échos - décalques et empreintes » - par Bernard Demierre
« Maurice Ravel et Edvard Grieg » - par Juliette Appold
« De l'autre côté du miroir. Figuralisme, impressionnisme, leitmotiv et autres procédés de représentation musicale dans l'oeuvre de Maurice Ravel » - par Philippe Malhaire
« Intentions ? » - par Marcel Marnat
« Modes de jeu dans l'orchestration ravélienne » - par Jean-François Monnard
Parutions littéraires - par Frédéric Gaussin
Partitions (récentes publications)
Nouveautés discographiques (sélection)
Chronique des ventes publiques et privées - par Michel Delahaye et Frédéric Ducros
Notices biographiques

La Fondation Maurice Ravel

 

Souvenirs de mon maître
Vlado Perlemuter,

 

par Junko OKAZAKI

 

 

1972, fin d'automne, Tokyo, j'assistai pour la première fois à un récital de Vlado Perlemuter. J'avais alors 17 ans. Je fus immédiatement fascinée. Depuis mon enfance, on m'avait fait écouter beaucoup de musiques et j'avais assisté à de nombreux concerts mais je n'avais jamais jusqu'à ce soir-là entendu musique si ample, si profonde et si vivante. Je compris soudain ce que signifiait « jouer de la musique ». Mon impression fut si forte que le pianiste m'apparut tel un rocher, immensément grand. Je décidai donc qu'il deviendrait mon maître et que je le suivrai jusqu'au bout. Il me fallut cependant attendre dix ans avant que mon vœu ne fut exaucé, que je le rencontre et qu'il m'accepte comme élève.

 

J'allais chez lui rue Ampère tous les quinze jours à dix-huit heures. Il me faisait travailler tout Ravel, beaucoup de Chopin, Fauré, Beethoven, Schumann, quelques Debussy, Liszt, Franck et Bach. Il me disait : « Si on travaille Chopin, on peut progresser. Si on joue bien Chopin, on peut alors bien jouer d'autres compositeurs. Mais si on ne joue pas bien ce musicien, on reste limité. » Chaque fois que je le retrouvais chez lui, il travaillait. Il était capable de répéter la seule main gauche d'une mazurka depuis les premières heures du matin jusqu'au soir. Je l'écoutais devant la porte avant d'entrer. Quelle fraîcheur ce deuxième Scherzo de Chopin ! D'autres fois, c'était les Nocturnes de Fauré, Jeux d'eau de Ravel ou des œuvres de son répertoire. C'était un bonheur de l'entendre.

 

Avec lui, les leçons s'avéraient très longues et très denses. Il ne laissait pas passer la moindre erreur. Il voulait que je joue ce qui est écrit en respectant l’œuvre et en cherchant le sens musical dans le désir du compositeur. Il me demandait toujours de faire chanter la musique et de « jouer simple », sans afféterie. Y compris sur les passages rapides. On devait entendre toutes les notes « de façon perlée ». Pendant les cours, lorsqu'il jouait pour me montrer un phrasé, il chantait lui-même la mélodie. Il s'attardait sur chaque phrase, sur chaque mesure, jusqu'à ce que je compris ses conseils. Nous passâmes ainsi plus de trois quarts d'heure sur la première ligne des Adieux et sur la Sonate opus 110 de Beethoven. Idem sur la première page de la Ballade opus 23 et sur la Barcarolle de Chopin ou encore sur le thème du Thème et variations de Fauré, sur la première phrase de la Sonatine et des Oiseaux tristes de Ravel, etc. Parfois, le lendemain matin, il arrivait qu'il me téléphonât pour me donner un nouveau conseil.

 

Jamais je ne connus de professeur si consciencieux et si patient. Il avait un cœur d'or et plein de noblesse. Il me guidait pour interpréter les œuvres de Ravel. En travaillant le premier mouvement de Sonatine, combien de fois me répéta-t-il que Ravel avait écrit à côté du fortissimo de la 52ème mesure « passionné, très rare indication de sa part... » Je l'entends encore chanter en jouant ce passage. Dans le Prélude du Tombeau de Couperin, il m'expliquait comment placer mes mains et délivrer la pression exacte des doigts pour obtenir une sonorité claire et transparente ou dans la Forlane comment m'y prendre pour rendre le rythme avec exactitude. C'était quelque chose ! Un jour, il me révéla que, dans la quatrième valse des Valses nobles et sentimentales, suite à sa version d'orchestre, Ravel avait ajouté des notes qui ne figuraient pas sur la partition de piano. Un autre jour, que le compositeur avait modifié certains accords de la première page d'Ondine dans Gaspard de la nuit. Une autre fois encore, je découvris sur la deuxième page de sa partition de Scarbo cette mention de sa main : « Élan romantique ». Il me fallut des années pour la comprendre !

 

Il ne me parla jamais directement de la personnalité de Ravel sauf à propos du Concerto en sol. Lors d'une de ses visites au Belvédère, à Montfort l'Amaury, il assista à cette scène stupéfiante. Ravel téléphonait à un bassoniste. Il lui demanda s'il lui était possible de jouer les doubles-croches du troisième mouvement de ce concerto aussi vite que le piano. Le bassoniste lui répondit que c'était extrêmement difficile. Ravel insista. Était-ce impossible ? Le bassoniste assura que non. Alors, repartit Ravel, si ce n'est pas impossible, faites-le !

 

Après la mort de mon maître, son neveu, Jean-Loup Perlemuter, me raconta cette anecdote. Alors jeune pianiste, son oncle habitait dans un immeuble au cinquième étage sans ascenseur. Ayant grimpé jusqu'à sa porte, Ravel lui annonça : Un concert de mes œuvres sera donné prochainement. Voulez-vous bien jouer avec moi Ma mère l'Oye ? Après avoir lu les biographies ainsi que les lettres du compositeur et ayant maintes fois écouté ces grands connaisseurs de Ravel que sont Marcel Marnat et Claude Moreau, je ne peux que constater les traits communs que partagent Maurice Ravel et Vlado Perlemuter : la sincérité, le respect de soi et d'autrui – et même, de tous les êtres –, la discrétion, la noblesse de cœur, la tendresse aussi. Si bien que l'un et l'autre m'apparaissent un peu comme des doubles.

 

Mon maître me dévoila un épisode de sa carrière de pianiste. À peine sorti du conservatoire – il venait de remporter le prix Diémer –, Gabriel Fauré lui confia la première interprétation de son treizième Nocturne. Il me conta cet exploit avec fierté. Un jour, il m'accompagna dans la version pour piano et orchestre de la Ballade opus 19. Il s'était réservé la partie orchestrale. C'est un souvenir inoubliable. Je n'entendais plus mon jeu, j'étais totalement noyée dans les sonorités profondes du sien. Il prenait son temps pour égrener de ses doigts le phrasé avec ampleur. Ce fut comme si, enveloppée par la grâce, j'étais partie dans l'autre monde.

 

Les années passant, il attendait de moi davantage de progrès. À la fin de sa vie, il me dit plusieurs fois : « Je veux que vous jouiez comme moi ! » Je comprenais qu'il faisait le maximum pour me faire avancer. Malgré sa disparition, il y a déjà quinze ans, il est toujours vivant en moi. J'ai l'honneur d'avoir à la maison ses deux pianos. Tous les jours, quand je joue, j'entends sa voix chanter. Et je l'entends même lorsque je joue en concert. Je mesure aujourd'hui la chance d'être restée pendant de si longues années auprès de ce grand musicien. Presque vingt ans ! Il ne m'a pas seulement initiée à la musique. Je lui dois tout. Le chemin qu'il a tracé pour moi continue. J'essaie d'améliorer mon jeu et tâche de suivre scrupuleusement son conseil : toujours jouer au plus près possible du désir du compositeur.